Le Web 2.0 et les organisations paysannes

Le développement d’Internet, à partir de la fin du XXe siècle, est un bouleversement similaire à celui de l’invention de l’imprimerie à partir au 15e siècle. InternauteChinois

L’aire d’accès à Internet s’accroît de jour en jour et le développement des téléphones 3G/4G va encore l’accélérer.  

Selon l’agence spécialisée de l’ONU sur les télécommunications (UIT), en début 2012, on comptait 2,3 milliards d’internautes dans le monde. La part des pays en développement dans le nombre total d’internautes à travers le monde est passée de 44 % en 2006 à 62 % en 2011. Le nombre d’abonnements au cellulaire mobile, a augmenté de plus de 600 millions dans le monde l’an passé pour atteindre un total de près de 6 milliards, soit 86 abonnements pour 100 habitants. Cette hausse est due en grande partie aux pays en développement. Chaque année depuis 2000, la croissance du marché des Smartphones en Africa est de 43% et les experts prédisent que 69% des mobiles africains seront connectés à Internet dès 2014.

Au début, le réseau Internet a été utilisé de manière descendante, du haut vers le bas. Ceux qui possédaient une certaine connaissance par rapport à des sujets variés créaient des sites Internet pour transmettre des informations et des savoirs à des lecteurs passifs. Désormais, Internet ouvre une nouvelle dimension, celle de l’échange.

Le web 2.0

Le Web 2.0 (la deuxième génération d’Internet) est ainsi défini par l’encyclopédie en ligne Wikipédia :

Le Web 2.0 est l’évolution du Web vers plus de simplicité (ne nécessitant pas de connaissances techniques ni informatiques pour les utilisateurs) et d’interactivité (permettant à chacun, de façon individuelle ou collective, de contribuer, d’échanger et de collaborer sous différentes formes)… L’internaute devient, grâce aux outils mis à sa disposition, une personne active sur la toile.

Internautes AfricainsLes réseaux sociaux, les communautés en ligne, permettent à tous de partager leur expérience et d’apporter leur contribution au lieu de se contenter de recevoir des élites informées des vérités toutes faites.

C’est dans cette direction que le GRAD-s souhaite s’engager, particulièrement en partenariat avec les organisations paysannes africaines.

Les réseaux sociaux, à condition d’être bien utilisés, peuvent soutenir le mouvement de prise de responsabilité, d’empowerment, que nous souhaitons tous développer. Il n’est pas facile de traduire en français le terme empowerment. Pour faire court, disons qu’il s’agit de prendre conscience du pouvoir que nous possédons en nous-même de changer les choses autour de nous à condition de nous associer aux autres. Généralement, les pauvres, les exclus ont été persuadés par de multiples vexations qu’ils ne possèdent pas ce pouvoir et qu’ils doivent accepter passivement leur situation.

La conquête et le partage des savoirs

Comme praticien de l’éducation non-formelle, je suis persuadé que le savoir, les compétences ne peuvent pas être transmises.  On doit les conquérir dans l’action.

Cela a très bien été exprimé par le grand éducateur brésilien Paulo Freire :

« Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde« .

EcoleAfricaine

Paulo Freire critique de façon féroce les systèmes traditionnels d’enseignement qui sont fondés sur une distinction radicale entre d’un côté « ceux qui savent » (les maîtres) et de l’autre « ceux qui ignorent » (les élèves). Il appelle ce système d’enseignement « l’éducation bancaire » car les élèves sont considérés comme des récipients passifs que le maître doit remplir d’un savoir pré-établi. Considérer les autres comme des ignorants est selon Paulo Freire la caractéristique principale de l’idéologie d’oppression :

  • « Le maître enseigne et les élèves sont enseignés;
  • Le maître connaît tout et les élèves ne connaissent rien;
  • Le maître pense et les élèves sont l’objet d’une pensée;
  • Le maître parle et les élèves écoutent;
  • Le maître fait la discipline et les élèves sont disciplinés;
  • Le maître choisit et impose ses choix, les élèves obéissent;
  • Le maître agit et les élèves ont l’illusion d’agir à travers l’action du maître;
  • Le maître choisit le contenu du programme et les élèves (qui ne sont pas consultés) s’adaptent au programme;
  • Le maître confond l’autorité de la connaissance avec son autorité professionnelle, qu’il établit en opposition à la liberté des élèves;
  • Le maître est le Sujet du processus d’enseignement, tandis que les élèves n’en sont que les objets.

[…] Plus les élèves travaillent à emmagasiner les dépôts qui leurs sont transmis, moins ils développent leur conscience critique qui résulterait de leur intervention sur le monde en tant que transformateurs de ce monde. Plus ils acceptent le rôle passif qui leur est imposé, plus ils tendent à s’adapter au monde tel qu’il est et à la vue fragmentée de la réalité qui a été déposée en eux. » (Paulo Freire, Pédagogie des opprimés)

Paysans africainsL’éducation bancaire minimise ou annule le pouvoir créateur des élèves et stimule leur crédulité. Par là-même, elle sert les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir et qui ne souhaitent pas que la réalité du monde soit révélée ni mise en cause. Au contraire, l’éducation libératrice, préconisée par Paulo Freire, change les rôles : l’enseignant n’est plus seulement celui qui enseigne, mais celui qui est lui-même enseigné dans le dialogue avec les élèves.

Vers une nouvelle pratique associative

Cette nouvelle vision de l’enseignant et des enseignés peut être élargie à la situation des dirigeants d’organisations vis-à-vis de leurs membres.

Les organisations paysannes africaines réfléchissent sur l’utilisation que les paysans font d’Internet. Dans un premier temps, cet outil a amélioré la communication verticale du haut vers le bas en mettant à la disposition des membres des informations, des fiches techniques, des documents d’archive. Dans un deuxième temps, ils cherchent à lancer un mouvement de communication dans le sens horizontal et du bas vers le haut pour créer une sorte d’université populaire qui permettrait aux paysans de base d’échanger sur leurs pratiques, leurs expériences et de construire collectivement des savoirs utiles pour l’action.

Cette université populaire s’appuierait sur des rencontres et des actions de terrain, mais utiliserait aussi Internet et les réseaux sociaux pour faciliter les échanges et la capitalisation des savoirs. C’est particulièrement pour contribuer à la réalisation de ce deuxième objectif que le GRAD-s se mobilise. CybercaféAfricain3

Certes aujourd’hui, le paysan de base n’a pas souvent accès direct à Internet. Mais ne peut-on pas imaginer d’aider les organisations paysannes africaines à s’équiper de petits centres d’accès à Internet disséminés à travers le pays ? Un ordinateur, une connexion Internet par satellite alimentée par des panneaux solaires et voilà un cybercafé associatif capable d’ouvrir dans une micro-région l’accès aux informations, au partage des savoirs et à la prise de parole.

Cette façon d’utiliser le Web et les réseaux sociaux serait en quelque sorte l’opposé de celle de beaucoup d’occidentaux : je connais une personne qui se flatte d’avoir plus de 5000 « amis » sur Facebook, mais la communication échangée dans ce « réseau social » n’a aucun intérêt. C’est de l’épouillage mutuel. On échange à propos de faits anodins de la vie quotidienne, c’est creux, vain et inutile.

Nous avons évidemment une autre vision de ce que nous voulons faire avec Facebook et d’autres médias sociaux : permettre à des gens de sortir de l’isolement pour partager leurs problèmes, leurs interrogations, leurs frustrations, leurs attentes, les tentatives qu’ils font pour changer les choses autour d’eux dans leur communauté et construire ensemble des savoirs afin d’être mieux en mesure d’agir pour le changement. MobileAfricain

Un jour viendra où le paysan africain pourra communiquer, grâce à son smartphone, au sein d’une communauté d’autres paysans pour échanger des informations, des savoirs acquis à travers l’expérience, et organiser des actions au niveau local, national et même international pour lutter contre l’accaparement des terres, les importations alimentaires abusives, etc.

L’accès à l’information, le partage des savoirs est la condition sine qua non de la responsabilisation et de la prise de pouvoir sur sa propre vie. Tout en gardant à l’esprit un sens critique indispensable pour éviter de tomber dans l’illusion de « solutions miracles », nous pensons qu’Internet et les réseaux sociaux représentent à cet égard une chance à exploiter afin de permettre aux paysans africains de s’engager dans une démarche libératrice :

La libération, dit Paulo Freire, est une praxis* : l’action et la réflexion d’hommes et de femmes sur le monde pour le transformer. (Paulo Freire, Pédagogie des opprimés).

Dominique Bénard

* Praxis = Théorie + action. Pratique de vie formée à la fois à partir de la réflexion et de l’action.

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Un commentaire pour Le Web 2.0 et les organisations paysannes

  1. DUMONT dit :

    d’accord avec les bases et les principes de cette argumentation
    reste à évaluer aussi le surcroît de puissance et d’influence que le développement d’Internet donne aux trusts de l’informatique
    et à étudier la question de la (des) langue(s) dans laquelle se font les échanges

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