« Saison sèche, saison sûre », au Yatenga (Burkina Faso)

YatengaBL : On entend désormais parler de votre région comme « Le Yatenga vert ». Pourquoi , alors qu’elle est située au Nord du Burkina Faso tout près du Sahel ?

A cette question, Adama Sougouri, journaliste depuis 15 ans de la radio de Ouahigouya, me répond ceci  (1) le 10 octobre 2013 :

AS : Les initiatives locales de reverdissement de la nature se sont développées ces dernières années. Des associations locales avec l’appui d’ONG internationales organisent chaque année des campagnes de reboisement avec un accent mis sur la protection des plants. A cela s’ajoute l’utilisation des nouvelles méthodes culturales pendant l’hivernage. La pluie ne tombe plus en grande  quantité comme par le passé. Donc, la solution est d’adopter des méthodes culturales comme le zaï, les demi-lunes, les cordons pierreux. Actuellement, un peu partout  dans le Yatenga et même dans le Nord,  si vous arrivez dans le champ d’un  paysan qui a réussi, où le mil a très bien donné, c’est quelqu’un qui a utilisé ces paquets  technologiques.

Mais, depuis 5 années, on observe un décalage de la saison dite d’hivernage. Elle ne démarre plus  fin juin, ou début juin comme avant. Maintenant, il faut  attendre la mi-juillet pour avoir les premières  vraies pluies ; et les pluies du début du mois d’aout qu’on connaissait  avant vont intervenir vers la mi-aout ou fin-aout. Il y a un décalage. Et parfois, il ne pleut pas jusqu’en début septembre. Le mois d’août peut être sec.

Cependant, ceux qui appliquent  les techniques de préparation des sols, même s’il ne pleut pas bien, au moins, eux, récoltent. Et ceux qui ne les utilisent pas se justifient en disant que pour faire le zaï,« il faut des bras valides, il faut  de la force ». Seuls ceux qui  ont des enfants assez solides ou des moyens pour se payer de la main-d’œuvre arrivent à préparer correctement leurs champs avant que n’arrive l’hivernage.    

BL : Et le maraichage ?

AS : Le maraichage, c’est vraiment le « boum» dans la région ! Désormais on entend même ceci : « comme  la pluviométrie n’est plus contrôlable, on ne peut jamais être sûr de la saison  des pluies, mais ce dont on peut être sûr, par contre, c’est de la saison sèche ! » Vous voyez comme les choses ont un peu changé en quelques 30 ans !! Quand ceux qui ont commencé à s’investir dans les activités  de saison sèche, en produisant des salades, des choux, de la pomme de terre, à la limite  ils ont été vus comme des gens qui produisaient  des spéculations de Blanc : « la salade, c’est pour le Blanc, le chou c’est pour le Blanc  et je ne suis pas un mouton, je ne suis pas un animal, pour manger la salade ! », entendaient les promoteurs !

Aujourd’hui, les gens se bousculent pour avoir des parcelles un peu plus humides que les autres, et pouvoir les exploiter au début de la saison sèche. Si ce n’est pas dans un bas-fond ou au bord d’un barrage, ou s’il n’y pas un puits avec de l’eau qui peut durer longtemps, c’est difficile de faire la culture maraichère.

BL : Tout un chacun qui peut le faire le fait ?

AS : Je vous assure qu’actuellement, autour des barrages, si vous voulez 100 m2 pour faire quelque chose, vous risquez de ne pas les avoir, parce que tous les jeunes qui se sont intéressés à cette exploitation  sont devenus millionnaires aujourd’hui.

BL : Et ils sont devenus… âgés !!

AS : Oui, ceux qui ont démarré l’activité sont âgés aujourd’hui, mais ils ont su assurer la relève. Ils sont les propriétaires terriens de ces surfaces car ils ont travaillé à les aménager, et à permettre la culture  de spéculations nouvelles. Et aujourd’hui, il y a tout, toute la gamme de produits de la saison sèche, devenue la « contre saison » : si vous arrivez  à Noël, chez nous,  partout c’est la pomme de terre frite qu’on mange pour la fête, et même les jours ordinaires !  Et cette pomme de terre ne suffit pas car  des commerçants des pays côtiers, comme le Togo,  viennent en acheter avec leurs camions pendant la période de récolte.

Donc,  celui qui a pu conquérir  un espace et l’aménager, il est sauvé, il est riche, il est « bon ».

BL :  Cela a-t’il bloqué l’émigration  vers le Sud et la Côte d’Ivoire?

AS : On peut dire « ralentir » mais cela n’a  pas bloqué car il n’y a pas assez de surfaces humides pour tout le monde.

BL : L’Etat a t’il entrepris la construction de nouveaux barrages ?

AS : Justement, autour d’un grand barrage en construction, le barrage de Guitti, un périmètre  permettra aux paysans de produire. Mais une fois  ce périmètre aménagé, qui va avoir le droit de le cultiver ? Est- ce que les femmes vont avoir des parcelles ? Est-ce que les jeunes vont avoir des parcelles ?  

BL : Est- ce que des villages réclament de construire des micro-barrages ?

AS : Oui, ça, il y en a ! Car des villages -où il n’y en a pas- en demandent et des villages -où il y en a déjà- demandent à ce  qu’on les multiplie ou qu’on les agrandisse. Et même autour  des  micro-barrages, ce n’est pas facile de faire du maraichage, car on n’est pas sûr que l’eau pourra durer suffisamment longtemps, jusqu’en mars. Mais ne serait-ce que pour les animaux, c’est très important.

BL : Y a t’il une politique de construction et d’aménagement pour utiliser la saison sèche ?

AS : Non, je ne pense pas. Des efforts sont faits, mais pour pouvoir atteindre tous les villages c’est difficile. La phrase qui revient toujours, est : «  il n’y a pas assez de moyens ». Nous ne sommes plus dans les années 1970/1990 quand l’association  Six S aidait les groupements Naam à aménager les pentes.

Le lendemain de cet entretien, Adama Sougouri m’interroge, à son tour :

AS : Six S (2) a bien été créée en 1977, c’est à dire 3 ans après la grande sècheresse, par Ledea et vous ?

BL : Oui, mais l’idée était plus ancienne. Nous admirions l’énergie et les capacités de débrouillardise des familles, malgré l’absence des hommes adultes, et nous cherchions comment permettre aux jeunes et aux femmes de s’équiper en réalisant des activités collectives de saison sèche.

Quand Lédéa Bernard Ouedraogo et moi avons  présenté une communication (3), émettant des hypothèses de façons de faire, lors d’une conférence organisée par l’ENDA à Accra en 1975,  notre idée d’agir en saison sèche avait  fait peu d’effets chez les participants ! Pendant deux années, nous avons organisé et peu à peu réussi à faire financer un « fonds souple ». Pourquoi vouloir agir grâce un fonds-non-affecté-d’avance et non par un projet ou un programme ? Pour qu’un groupement de jeunes ou de femmes puisse avoir un peu d’argent en début de saison sèche sans qu’il ait besoin ni de dire, encore moins d’écrire, ce qu’il allait en faire. Car qui est capable de dire -quand il y a eu sécheresse pendant deux ans- comment les gens vont se débrouiller, vont agir ? Certains feront ci, d’autres feront ça, l’un partira là-bas, l’autre partira ici, le troisième va faire un bout de champ ou tenter un jardin. Nous étions partisans de laisser les gens essayer, de laisser leurs propres pensées se réaliser. Les seules conditions étaient : « faire cela ensemble et durant la saison sèche,» une saison relativement inoccupée et intéressant peu les « grand-quelqu’uns », les administrations et les agences d’aide publique.

AS : Et pourquoi ont-ils été si nombreux à commencer par faire des jardins ?

Ceci est un effet des premiers « chantiers-écoles ». L’idée était la suivante : « ne formons pas les jeunes pour ensuite qu’ils aillent en Côte d’Ivoire, formons les jeunes  pour qu’ils puissent contribuer de suite à nourrir leur famille et à gagner de l’argent ». Un maraîcher de Ouahigouya a été le troisième homme-clef de Six-S. Il cultivait les légumes pour les pères et les soeurs de la mission catholique et un petit hôtel. Lédéa a dit aux jeunes: « Venez aux mois de décembre, janvier et février, vous passez trois semaines avec lui. Vous apprenez à cultiver des légumes, vous apprenez à entourer un petit jardin avec du fil de fer, et quand vous partez, vous emportez vos semences et du fil de fer!. » Le succés a été immédiat et, passée la période d’apprentissage des diverses recettes de cuisine des pommes de terre et de la salade, la réussite est venue des femmes.

AS : Mais comment ont été financés les grands aménagements ?

BL : Il n’y a pas eu de grands aménagements ! Par contre, en mettant des petites sommes, chaque saison sèche, dans 30, 40 ou 50 endroits à la fois, beaucoup de choses ont été réalisées pour aménager les pentes, implanter des boulis et des mini-barrages, etc. Et puis, Lédéa a coopéré avec les techniciens d’OXFAM, une ONG qui avait un bon programme de restauration des sols. Et ainsi, au Yatenga, l’argent souple de SIX-S, l’organisation disciplinée des groupements Naam et OXFAM, par sa technicité, ce trio a fait merveille!

AS : L’argent de Six S, c’était des prêts ou des dons ?

Les deux. Cependant, dès que tu dis qu’il faut rembourser, tu te prives de créer  des zayes ou des diguettes ; ceux-ci  ne sont pas faisables par des prêts sauf des prêts à long terme et à trés faibles taux d’intérèt. Car un kilomètre de diguette représente des journées  de vivres  PAM pour les travailleurs et heures de camions.  Si tu parcours la Haute Savoie, tu vas voir des kilomètres de murettes réalisées par les paysans durant des siècles. La différence est qu’ici il pleut ; tu peux mettre des vignes, tu peux mettre du blé, etc. Au Yatenga, tu fais ton investissement et, s’il ne pleut pas l’année suivante, tu manges quoi ? Quand on veut appuyer des familles  vivant dans des conditions si difficiles, il faut pouvoir combiner les deux, le don et le prêt. Mais utiliser les deux en même temps, comme nous l’avons fait avec le fonds Six S pour des jeunes associations paysannes de niveaux d’expérience variables, était plutot trop optimiste. Car, une fois présente, la pente « dons » est difficile à remonter…

AS : Quels autres raisons ont contribué au succès au Yatenga?

Beaucoup de choses et beaucoup d’autres acteurs que Six S !

Mais aussi, parce que cela a duré 15 ans! Fournir du financement pendant assez longtemps est capital. Enfin, Six S donnait au groupement  le pouvoir de choisir quelle action mener. Quand tu agis ainsi, rapidement l’action peut se reproduire puisqu’elle est née dans la tête des gens. Si elle se reproduit, elle attire d’autres, et si elle attire d’autres, cela peut atteindre une taille suffisante pour tout changer. Comme, par exemple, passer en 30 ans d’une saison sèche/saison morte à une saison sèche/saison sûre !

10 et 11 octobre 2013

  • (1) Entretiens entre Adama Sougouri et Bernard Lecomte, à Bonneville, les octobre 2013
  • (2) Sis S = Se Servir de la Saison Sèche en Savane et au Sahel, association internationale.
  • (3) Lecomte Bernard, Ouedraogo Lédéa Bernard, « Comment permettre aux jeunes et aux femmes de s’équiper en réalisant des activités collectives de saison sèche, » ENDA-Dakar, Conférence d’ Accra, 1975.
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