EXPLOITATION FAMILIALE

(AFRIQUE DE L’OUEST)

Agathe chargée de mission C.I. p. 14 (cliquer sur l’image pour l’agrandir)

DEFINITIONS ET USAGES

Comment survivent les familles ? Depuis toujours, les ruraux ne se sont pas limités à gratter la terre ou à suivre un troupeau. Ils ont, en fonction de la société et des milieux, développé la multifonctionnalité. Le chef d’une exploitation familiale peut travailler avec ses frères, tous mariés et parfois même polygames. Cette exploitation est constituée d’un groupe d’une vingtaine, voire d’une trentaine de personnes, vivant d’une seule cuisine, sur la base de règles millénaires et sur des terres ancestrales. Dans une exploitation, la famille planifie la production, en donnant la priorité à ce qui doit constituer sa propre alimentation (céréales et autres), d’abord ; viennent ensuite, en mettant à profit toutes les ressources naturelles disponibles dans la zone d’intervention, les cultures de rente et le petit élevage, Dans le village vivent aussi ensemble forgerons, fabricants des outils, tailleurs, etc .

Comme on dit, il ne faut jamais mettre tous ses œufs dans le même panier. Dans certaines de nos exploitations, on recense fréquemment plus de vingt types  de productions agricoles et animales différentes. C’est pourquoi il est rare que la famille échoue sur toute la ligne au cours d’une campagne. Et quand cela arrive, l’exploitation se replie sur les revenus de ses activités non agricoles. En effet, dans la majorité des cas, nos exploitations familiales ne sont pas exclusivement agricoles (c’est la raison pour laquelle nos organisations préfèrent parler « d’exploitations familiales » et non, comme les techniciens, « d’exploitations agricoles »). Les femmes font aussi de l’artisanat et du petit commerce ; les hommes, selon les possibilités locales, font du charbon de bois, du transport, de la maçonnerie ou partent en saison sèche faire du colportage dans d’autres régions. Les revenus de ces activités et ceux rapportés par les membres de la famille partis en ville ou en émigration permettent de survivre quand la soudure est difficile, mais aussi de faire des petits investissements quand les conditions sont meilleures.

(CISSOKHO Mamadou, Dieu n’est pas un paysan , Grad ,Présence Africaine ,2009 ,p143 )

QUE DISENT DES ACTEURS ?

Exploitation familiale et aide extérieure

Comment, selon vous, l’aide peut intervenir dans la famille ?

Le plus souvent, il n’est pas possible que l’aide arrive à la famille, seulement à la famille.

Nous avons l’expérience que l’aide extérieure, les bailleurs de fonds ne donnent pas de l’aide à une famille pour son exploitation, il faut que les femmes soient regroupées, en communautés, en petites associations dans le village, on ne peut pas vraiment dire, c’est telle famille qui travaille dans sa plantation qui a interpellé un bailleur de fond ou qui a écrit à un bailleur de fond pour dire que telle famille a une grande plantation et le BdF vient et accepte de financer un dossier pour cette famille.

Je n’ai jamais vu, il faut que les familles soient en coopératives, en groupements, même parfois informels .

Il y a parfois des familles qui valent 30 membres, et actifs autant qu’un groupement ?

Oui, ce sont des membres actifs, si ils pensent à créer une coopérative, un groupement, oui peut-être, mais le plus souvent dans nos villages, les familles ne pensent pas de créer une coopérative et d’aller vers les bailleurs de fonds ; moi je n’ai pas vu cela encore. Nous allons vous demandez si c’est possible, vous qui êtes dans une structure qui recherche des financements, nous allons tenter avec notre famille !

Mais , à ma connaissance, pour une famille, cela ne leur est pas encore venu en tête de se constituer en groupement pour demander de l’aide.

Mais si nous sommes tous d’accord que l’exploitation familiale est une chose importante pour le développement et que l’aide veut accompagner le développement, comment pensez vous que la famille puisse s’adapter à l’aide ou bien c’est l’aide qui doit s’adapter à la famille.

Comme je vous le disais c’est vous qui êtes les bailleurs, si aujourd’hui vous voyez qu’une famille peut demander de l’aide, nous nous sommes les opérateurs de développement, nous nesouhaitons que cela, que les bailleurs de fonds acceptent d’aller jusque dans la famille. Car nous pouvons facilement trouver 25 personnes dans une famille.

Jeanne KAMARA PONONTIO, présidente du Réseau de Productrices de vivriers de Côte d’Ivoire, 2005

Le premier « combat » du ROPPA : placer l’exploitation familiale au cœur de la politique agricole de l’UEMOA*.

Très rapidement, les agendas des grandes négociations internationales concernant l’agriculture, ont amené le ROPPA à définir une position et à mobiliser ses membres. Son premier engagement, en 2001, le conduit sur le terrain de la définition de la politique agricole de l’UEMOA où il défend l’idée de « placer l’exploitation familiale au cœur de la politique agricole ».C’est également sous les auspices de la défense de l’exploitation familiale qu’il présente sa position par rapport au NEPAD et durant les négociations de l’OMC en 2003.

*Union Economique et Monétaire des Etats d’Afrique de l’Ouest

(ROPPA, Bilan d’étape du parcours du ROPPA 2000-2005, Ouagadougou ,2005)+== le site du ROPPA

QU’ECRIVENT DES AUTEURS ?

Rappelons au lecteur non africain qu’un lignage est le groupe de parenté descendant d’un ancêtre commun, historiquement déterminé, donc relativement peu éloigné dans le temps.Le plus souvent le système de descendance est unilinéaire, patrilinéaire ou matrilinéaire suivant que la descendance passe par les hommes ou par les femmes. Le lignage ou le serment de lignage constituait l’unité économique de base : il produit et consomme ensemble. C’est le système de la grande famille étendue. Le mariage est alors une alliance entre deux lignages, car on n’épouse pas, en règle générale, une personne de son propre lignage. Les enfants appartiennent au lignage du père ou de la mère selon le système patri ou matrilinéaire. Si le rôle des géniteurs est plus important quand les enfants sont en bas âge, le rôle des oncles, des aînés, des vieux du lignage prend de l’importance au fur et à mesure que l’enfant grandit. Les grandes décisions le concernant ne dépendent pas uniquement des parents immédiats, mais du lignage tout entier et spécialement de ses chefs. (p.45)

Le système lignager traditionnel est basé sur l’échange des femmes entre les hommes de lignages différents. Ce qui a pour effet la position relativement marginale et inférieure des femmes par rapport aux hommes. De plus, parce que sont les vieux qui règlent les mariages (et l’accès à la terre), il y a une domination des vieux sur les jeunes.

La femme vit donc dans la famille de son mari sans en faire vraiment partie. La solidarité entre frères et sœurs a plus de poids que la solidarité mari-femme. S’il existe une communauté de bien entre époux.

[…] Ne concluons pas de ce tableau que la position de la femme est précaire, sans droits et devoir bien définis ; d’autant plus qu’un lignage qui aurait la réputation de ne pas soigne ses épouses, aurait bien de la peine à s’en procurer ! Il reste que le pouvoir est entre les mains des hommes. Et ils peuvent en abuser …

[…] Même si le mariage et la paternité donnent à l’homme une certaine émancipation, il n’en reste pas moins dépendant de ses aînés à l’intérieur de la grande famille lignagère. Ce sont les vieux qui contrôlent les mariages, l’accès à la terre et la distribution des biens. (p.46)

[…] Or ce système craque de tous les côtés comme un habit usé devenu trop petit … (p.47)

L’unité du lignage, qui fonctionnait comme un tout sous l’autorité de son chef, tend à s’effriter ; et chaque segment de lignage tend vers la famille conjugale (mono ou polygamique).

Par exemple (en pays Bobo) on n’accepte plus que le vieux conserve tout le fruit du labeur commun, déduction faite de la nourriture de ses dépendants et du prix de l’impôt : chacun veut avoir accès aux bénéfices des surplus, s’il y en a. De plus, les membres du lignage ont davantage de besoins diversifiés ; il ne fait pas attendre que le vieux les satisfasse. En conséquence chacun veut travailler pour soi. (p.47)

[…] Les équipements modernes travaillent aussi dans le même sens. La culture attelée, par exemple, fait qu’on ne s’entraide plus entre frères. Un jeune dynamique qui investit dans un équipement plus important veut profiter de son investissement sans avoir à partager avec le reste de sa famille qui n’y a pas contribué. Et comme ce jeune veut accroître sa production pour rembourser le crédit dont il a bénéficié, il n’aura plus le temps de travailler au champ commun. (p.48)

[…] En matière de diminution de l’autorité des vieux, on n’accuse pas ordinairement l’école. En effet, c’était la stratégie familiale des vieux de donner l’un ou l’autre enfant à l’école, pour qu’ayant obtenu quelque bonne place dans l’administration, ces enfants rapportent à toute la famille : ils n’étaient donc pas perdus. Les autres enfants sont, dans cette optique, maintenus au village pour le service commun de la grande famille. Or ce sont surtout ceux-ci qui mettent à mal l’autorité parentale en n’acceptant plus cette condition. (p.49)

Or les femmes voient croître sans cesse leurs responsabilités. La grande famille se fractionnant en petites exploitations qui correspondent au foyer conjugal, la femme est soucieuse de voir son mari intensifier sa production agricole. Elle devient plus exigeante en matière d’hygiène et d’alimentation pour ses enfants. Comme le soin des enfants incombe à la mère, celle-ci a besoin de revenus plus importants pour y pourvoir. Ne faisant pas bourse commune avec son mari, elle doit travailler de son côté et délaisser d’autant l’aide à son mari. A quoi il faut ajouter le temps très long que la femme doit consacrer à la corvée de bois et à la corvée d’eau (en cas de sécheresse prolongée). (p.51)

Priorité a été donnée aux cultures de rente ce qui a fait négliger les cultures vivrières et provoqué l’usure des terres, la déforestation, l’érosion. Le dirigisme et l’autoritarisme des politiques agricoles et de ceux qui les mettaient en application (gouvernants, organismes, experts et encadreurs) visaient à transformer le paysan en simple exécutant. Souvent ces organismes se sont montrés incapables d’organiser vraiment ce qu’ils préconisaient (approvisionnement en intrants, en équipements) et ont ponctionné à leur profit les revenus paysans. De plus, cette planification qui va de haut en bas, n’a pas su intégrer et intéresser les communautés villageoises comme telles. Par-dessus le marché, c’est le cas de le dire, les politiques des prix furent le plus souvent défavorables aux paysans. (p.186)

(Piet Buijsrogge, Initiatives paysannes en Afrique de l’Ouest,L’HARMATTAN 1989)

La famille, c’est tout, c’est notre identité, c’est notre école.

Revenons en clôturant ce chapitre à l’essentiel, nos familles :

« Sept générations avant nous ont vécu ici, nos ancêtres et les membres de leur clan. Ceux-ci se sont battus contre les fauves, les insectes, les intempéries pour bâtir leurs villages ici. Des centaines d’entre eux sont enterrés ici, morts pour défendre notre patrie, notre terroir. Nos ancêtres ont appris à se soigner avec les plantes. Ils ont développé les productions agro-sylvo-pastorales pour se nourrir et échanger avec d’autres ce qu’eux ne produisaient  pas. Chaque morceau de terre, chaque pierre, chaque arbre, porte une marque invisible de notre sang et reflète les alliances entre nous et les esprits qui nous protègent ».Ainsi s’exprimait un ancien de 85 ans sur la valeur de son espace, de son terroir.

Que retenons-nous dans ce message ? Trois mots-clés : la bataille pour exister, le développement des activités pour vivre, les alliances entre vivants, morts et esprits pour la sécurité et la continuité .Hors de la famille, nulle part on n’apprend ni ne comprend notre histoire.+++A suivre (CISSOKHO Mamadou, Dieu n’est pas un paysan , Grad ,Présence Africaine ,2009 ,p239 et 289 )

===Nos familles, dans les sociétés sahéliennes, sont très grandes. Quand j’étais enfant, on trouvait fréquemment dans nos villages des familles réunissant dans la même concession plus de cinquante personnes qui, quotidiennement, « mangeaient à la même marmite » une nourriture préparée par nos mamans avec le produit de nos champs familiaux, provenant des greniers que gérait le chef de famille. Cette nourriture partagée était le fruit du travail de tous les membres de la famille car chacun, quelque soit son âge, avait une tâche précise. Nos familles assuraient le « plein emploi ».

Chaque famille était une petite république où chacun connaissait les règles à respecter pour vivre harmonieusement malgré la promiscuité. Les prescriptions, les interdits avaient toujours un sens. Ils préservaient notre santé, notre unité et notre entente, notre sécurité, nos ressources. Chaque famille avait son « gouvernement » ; les décisions les plus importantes, celles relatives à l’organisation de la campagne, aux mariages, aux partages après un décès étaient débattues au sein du « conseil de famille « . C’est encore le cas dans bien des familles. C’est également ce conseil qui arbitre les conflits quand ils surgissent. Ses décisions ne sont pas prises arbitrairement ; on recourt en effet à des mécanismes subtils de consultation et de concertation, généralement la nuit, et les femmes, même si elles ne sont pas physiquement présentes au conseil familial, y ont une forte influence. Ce qu’on oublie souvent, c’est ceci : moi, aujourd’hui, dans ma famille, ma mère vit (Dieu merci), et je n’ai pas de pouvoir. C’est elle qui décide. Si je dois initier quelque chose, il faut que j’aille la voir. Moi-même, avec mes deux épouses et mes enfants, je n’ai pas encore ce que l’on appelle un pouvoir de chef de famille. Alors, quand de l’extérieur on nous dit de donner du pouvoir aux femmes, cela m’interroge !

La famille est « vitale » pour nous : elle donne la vie, et ensuite elle la préserve tout au long de l’existence et la continue au delà de la mort. C’est donc elle qui assure la durée. Le lien familial, celui de la parenté, nous relie – au sein du lignage – à nos ancêtres. À travers la famille, nous ne sommes jamais sans repères.  Chacun se situe dans une grande chaîne humaine qui traverse les siècles. Cette parenté s’étend constamment à travers les nouveaux mariages et les alliances entre familles. Dès que l’on se déplace à travers l’espace de l’Afrique de l’Ouest (et même au delà), on est à peu près certain de retrouver des parents ; nous ne sommes jamais longtemps seuls. Les Mandingues disent : « La dispersion des parents, c’est mieux que celle de l’argent ».

Qu’il s’agisse des choix de productions et de leur diversification, de la façon d’organiser le travail de la famille, de l’attribution des parcelles individuelles et collectives, de l’organisation de l’exode et de la mobilisation de la solidarité des parents dispersés, des choix relatifs à la scolarisation des enfants, de l’organisation des fêtes et de la gestion des dépenses sociales, des mariages, des héritages, toutes les stratégies familiales contribuent au bout du compte à la même finalité : assurer la reproduction de la famille dans le temps. Ce que chantent nos griots, c’est la perpétuation du « nom » de nos familles à travers les âges.

L’assise familiale sur laquelle repose la production de nos richesses et la reproduction de ceux qui les créent, ce sont les terres qui se transmettent de génération en génération. Les litiges les plus délicats à trancher en milieu rural sont ceux qui ont trait au foncier. Traditionnellement, la terre est sacrée. Elle n’est pas, comme en Europe, une marchandise qui se vend au plus offrant : elle vaut beaucoup plus que de l’argent. La famille a des devoirs envers elle ; elle doit la respecter, la protéger pour la transmettre telle qu’elle l’a reçue aux générations futures et permettre à la famille de continuer d’en vivre. Nous connaissons la valeur des ressources naturelles dont dépend notre survie. La terre constitue d’abord un patrimoine familial, placé sous l’autorité du chef de famille qui décide, seul ou en concertation avec le reste de la famille, où cultiver et quoi y semer.

Cependant, chez nous, aucune des traditions n’a interdit la propriété privée. Vous arrivez dans un parc et vous y trouvez cinquante têtes de bœufs. On vous dira le nom du propriétaire de chaque bœuf : « telle femme, ce bœuf est à elle. Tel vieux, ces deux-là sont à lui, etc. »La propriété privée individuelle est historique et traditionnelle chez nous : la poule de Baba, la brebis d’Adama, le cheval de Pierre, ce sont des réalités.*

*Par la dot, des animaux comme des vaches par exemple, vont partir dans la famille de la femme et vivre là-bas. Ils sont donc gérés par la femme mais à travers sa famille. Quant à l’agriculture, beaucoup de femmes font de l’arachide et, souvent, ce sont leurs frères ou les enfants de leurs frères qui viennent leur donner un coup de main. Et lors de la vente, ce sont les frères ou les enfants du frère qui viennent prendre les arachides pour aller les vendre et le produit de la vente va dans la famille de la femme. Ce n’est pas parce qu’un homme a épousé deux femmes qu’il est tout puissant !

ANALYSE

La baisse des prix agricoles réels, la hausse des salaires et leurs conséquences

Mais ce mécanisme de développement inégal cumulatif des uns, de blocage du développement, de crise et d’exclusion des autres, a été formidablement amplifié par les effets de la baisse tendancielle des prix agricoles réels d’une part, et par la hausse du salaire minimum réel d’autre part.

En effet, au cours des dernières décennies, les gains de productivité résultant de la révolution agricole contemporaine ont été si importants qu’ils ont largement dépassé ceux des autres secteurs de l’économie (industrie, services). En conséquence, les prix courants des produits agricoles ont augmenté moins vite que ceux des autres produits et les prix agricoles réels (déduction faite de l’inflation) ont fortement baissé. Ainsi, en moins de 50 ans, le prix réel du blé sur le marché international, par exemple, a été divisé par 3, alors que ceux du maïs et du sucre étaient divisés par 2. (Fig. 4 et 5, pages suivantes).

Cette baisse des prix a d’abord entraîné une baisse, plus que proportionnelle, du revenu des petites exploitations, dont elle aggravait l’appauvrissement et accélérait la disparition ; elle a aussi entraîné une baisse de revenu des exploitations moyennes n’ayant pas suffisamment progressé pour en compenser les effets. Et, comme de leur côté les gains de productivité dans l’industrie et les services ont été assez importants pour provoquer une hausse du salaire minimum en termes réels, et donc une hausse du revenu agricole socialement acceptable, de nombreuses exploitations moyennes se sont retrouvées, elles aussi, en dessous du seuil de renouvellement, c’est-à-dire en crise et vouées à disparaître à terme.

Au bout du compte, ce sont moins de 10 % des exploitations qui ont réussi à franchir toutes les étapes de cette révolution.(p16/17)

(Mondialisation,crise et conditions de développement durable des agricultures paysannes par Marcel Mazoyer et Laurence Roudart)

Via campesina, «  Une alternative paysanne à la mondialisation néolibérale », CETIM, 2002

Le blocage du développement

Pour la masse des paysans en culture manuelle des pays en développement, la baisse tendancielle des prix agricoles réels qui se poursuit depuis plus de cinquante ans a d’abord entraîné une baisse de leur pouvoir d’achat. La majorité d’entre eux s’est alors progressivement trouvée dans l’incapacité d’in- j vestir dans un outillage plus performant, et parfois même dans l’incapacité d’acheter des semences améliorées, des engrais minéraux et des produits de traitement. Autrement dit, la baisse des prix agricoles s’est d’abord traduite par un véritable blocage du développement de la masse des paysans les moins bien équipés et les moins bien situés.

Ainsi, quand un céréaliculteur européen relativement bien équipé, produisant à lui seul 8 000 quintaux de grain par an (100 ha x 80 qx par hectare) reçoit par exemple 15 euros par quintal de grain, il obtient un produit brut de 120 000 euros. Après déduction de la valeur des amortissements et des biens et services utilisés, il lui reste entre 60 000 et 75 000 euros ; une somme qu’il doit partager avec son propriétaire s’il est fermier, avec son banquier s’il est endetté, et avec le fisc s’il est soumis à l’impôt. Moyennant quoi il lui restera entre 20 000 et 40 000 euros par an pour rémunérer son propre travail et pour investir.

Payé à la même aune, à 15 euros le quintal de grain, un cultivateur manuel produisant 10 quintaux nets recevrait 150 euros s’il vendait toute sa production. Mais comme il doit garder au moins 7 quintaux de grain pour se nourrir, lui et sa famille, son revenu monétaire ne peut pas dépasser 45 euros ; et encore, à condition qu’il ne paie ni fermage, ni intérêt d’emprunt, ni impôt… A ce tarif, il faudrait une vie de travail à ce cultivateur manuel pour acquérir deux ânes et un petit matériel de culture attelée légère[…](p24)

(Mondialisation,crise et conditions de développement durable des agricultures paysannes par Marcel Mazoyer et Laurence Roudart)

(Via campesina, «  Une alternative paysanne à la mondialisation néolibérale », CETIM, 2002)

[….]L’augmentation des prix des denrées agricoles de base doit donc être assez progressive pour que, à aucun moment du processus, les effets négatifs pour les acheteurs ne l’emportent sur les effets positifs pour les producteurs, et il conviendra, si nécessaire, d’accorder une aide alimentaire ciblée aux consommateurs-acheteurs les plus pauvres. Mais, il faut le souligner ici à nouveau avec force : la majorité (les trois quarts) des 800 millions de personnes souffrant de la faim étant des producteurs-consommateurs appauvris et non pas des acheteurs-consommateurs, l’éradication de la faim passe bien par l’augmentation des prix payés à ces producteurs, et non par la baisse des prix aux consommateurs. Et ce, contrairement au préjugé le plus courant à ce sujet.

Pour promouvoir, partout où cela est possible sans dommage, des agricultures paysannes durables, capables d’assurer, en quantité et en qualité, la sécurité alimentaire de 6 et bientôt 9 milliards d’humains, il faut avant tout garantir aux paysans des prix suffisamment élevés et stables pour qu’ils puissent vivre dignement de leur travail : c’est le prix de notre avenir.

A cette fin, il est nécessaire d’instaurer une organisation des échanges agricoles internationaux beaucoup plus équitable et beaucoup plus efficace que celle d’aujourd’hui. Une nouvelle organisation dont les principes seraient les suivants : établir de grands marchés communs agricoles régionaux, regroupant des pays ayant des productivités agricoles assez proches (Afrique de l’Ouest, Asie du Sud, Europe de l’Ouest, Europe de l’Est, Afrique du Nord et Proche-Orient, etc.) ; protéger ces marchés régionaux contre toute importation d’excédents agricoles à bas prix par des droits de douane variables, garantissant aux paysans pauvres des régions défavorisées des prix suffisants et assez stables pour leur permettre de vivre de leur travail, et aussi d’investir et de se développer. Chacune de ces unions régionales devrait bénéficier d’un niveau de prix des denrées agricoles (et des matières premières), et donc d’un degré de protection de son agriculture, établi en rai-soii inverse de son niveau de productivité agricole ; négocier, produit par produit, des accords internationaux fixant de manière équitable un prix moyen à l’achat du produit sur les marchés internationaux, ainsi que la quantité et le prix à l’exportation consentis a chacun de ces grands marchés, et si nécessaire à chaque pays.

Ces propositions, qui sont bien sûr à l’opposé de la pensée libre-échangiste encore dominante aujourd’hui, vont par contre dans le même sens que les opinions de nombreux économistes parmi lesquels le Pt Maurice Allais, prix Nobel d’économie, qui lors de son allocution au premier sommet alimentaire européen (Commission des Communautés Européennes), après avoir souligné les dangers du libre-échange généralisé en régime de taux de change flottants, affirmait : « La libéralisation totale des échanges n’est possible, elle n’est souhaitable, que dans le cadre d’ensembles régionaux, groupant des pays économiquement et politiquement associés, de développement économique et social comparable, et s’engageant réciproquement à ne prendre aucune décision unilatérale, tout en assurant un marché suffisamment large pour que la concurrence puisse s’y effectuer de façon efficace. » Il reste toutefois à souligner que, étant donnée la faiblesse des niveaux d’équipement, de productivité et de revenu des agriculteurs les plus pauvres du monde, un tel relèvement des prix agricoles ne saurait suffire. Pour que ces agriculteurs soient en mesure de participer de manière significative au nécessaire triplement de la production alimentaire mondiale au cours des prochaines décennies, il faudra tout d’abord, partout où la concentration de la propriété de la terre et du pouvoir économique font obstacle au développement et sont une cause supplémentaire d’appauvrissement, mettre en oeuvre des réformes foncières : des réformes permettant aux paysans sans terre et aux minifundistes, ainsi qu’aux fermiers et aux métayers précaires, d’accéder, largement et pour un prix supportable, aux terres cultivables et à la sécurité de la tenure ; leur permettant ainsi d’améliorer leurs terres et d’en tirer profit, d’investir et de se développer.

Il faudra aussi les aider, plus vigoureusement que jamais, à se doter des infrastructures et des services de crédit, d’éducation, de formation, d’information sur les marchés, de recherche orientée en fonction de leurs besoins, de vulgarisation, de santé, bref de tous les services et infrastructures qui leur font défaut et qu’ils seront, longtemps encore, incapables de financer eux-mêmes.

Enfin, l’aide au développement d’activités économiques non agricoles en zone rurale pourra également contribuer de manière significative à élever la productivité agricole dans les régions pauvres, en absorbant tout ou partie des excédents éventuels de main d’oeuvre agricole et en créant une demande solvable accrue de produits vivriers dans les campagnes.

***

L’expérience du développement agricole des dernières décennies a montré que pour se développer, la majorité des exploitations agricoles ont besoin de prix agricoles suffisants, non seulement pour survivre mais encore pour investir et pour progresser, et qu’elles ont besoin aussi d’infrastructures et de services qui leur donnent effectivement accès aux intrants, aux techniques appropriées, au crédit, à l’information et aux marchés solvables, toutes conditions nécessaires pour qu’elles puissent prendre part avantageusement aux échanges et à la division internationale du travail. Ce que la libéralisation ne saurait leur apporter.

La question n’est donc pas aujourd’hui de choisir entre mondialisation et non mondialisation, la question est d’opter entre une mondialisation apparemment libérale mais en fait tronquée et excluante pour 1es pauvres, et une mondialisation régulée, équitable, élargie au profit de tous. Elle est de choisir entre une mondialisation sauvage et une mondialisation à visage humain.( pp36/39)

Mondialisation,crise et conditions de développement durable des agricultures paysannes par Marcel Mazoyer et Laurence Roudart.

Via campesina, «  Une alternative paysanne à la mondialisation néolibérale, » CETIM, 2002

Références bibliographiques

  • FAO, Agriculture mondiale – Horizon 2010, 1995, 442 p.
  • FAO, L’ampleur des besoins – Atlas des produits alimentaires et de l’agriculture, 1995, 127 p.
  • FAO, Documents d’information technique pour le Sommet mondial de l’alimentation, 1996, 3 volumes.
  • FAO, Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire mondiale et Plan d’action du Sommet mondial de l’alimentation, 1996, 48 p.
  • FAO, Rapport du Sommet mondial de l’alimentation, 1997, 132 p.
  • MAZOYER, M., « Pour le plein-emploi des territoires et des hommes », in Sol et Civilisation, Paris, 2000, 5 p.
  • MAZOYER, M., « Pour des projets agricoles légitimes et efficaces : théorie et méthode d’analyse des systèmes agraires », in Réforme agraire, FAO, 1992-93, pp. 5-17.
  • MAZOYER, M., ROUDART, L., « L’impact économique et social de la modernisation agricole dans la seconde moitié du XXe siècle
  • Perspectives d’avenir », in La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture, FAO, 2000, pp. 171-197.
  • MAZOYER, M., ROUDART, L., Histoire des agricultures du monde, du Néolithique à la crise contemporaine, Editions du Seuil, Paris, 1997, 1998, 534 p.
  • MAZOYER, M., ROUDART, L., « Développement des inégalités agricoles dans le monde et crise des paysanneries comparativement désavantagées », in Réforme agraire, n°l, 1997, pp. 7-17.
  • MAZOYER, M., ROUDART, L., « L’asphyxie des économies paysannes du sud », in Le Monde diplomatique, octobre 1997, p. 19.
  • l’NUD, Rapport sur le développement humain, divers numéros.
  • ROUDART, L., « La situation agro-alimentaire mondiale », in Mondes en développement, tome 27, n° 107/108,1999
  • Via campesina, «  Une alternative paysanne à la mondialisation néolibérale, CETIM, 2002

La vision du ROPPA

La politique agricole doit reposer sur les exploitations familiales et le principe de la souveraineté alimentaire, c’est-à-dire, le droit de chaque nation de produire sa propre nourriture, de protéger et de développer, par des mesures appropriées, les capacités , les ressources et les marchés nécessaires   la production, à la disponibilité, à l’accessibilité en tout temps et sur toute l’étendue du territoire national en faveur des populations des produits agricoles, animaux, halieutiques et forestiers transformés ou bruts conformes aux valeurs et traditions des populations.

Elle doit permettre à un maximum de paysans vivant au sein de leurs exploitations familiales agricoles et répartis sur tout le territoire, de vivre décemment de leur métier pour faire face à leurs besoins élémentaires d’alimentation, d’habitat, d’éducation, de santé, de loisirs et de culture.

L’agriculture paysanne est durable aux plans social et environnemental car elle met en œuvre des systèmes de production diversifiés et de culture associées au niveau des exploitations agricoles.

L’agriculture paysanne repose, enfin, sur la solidarité entre paysans et sur leur responsabilisation collective à travers les organisations qu’ils ont fondées.

Fondamentalement citoyenne, l’agriculture paysanne exige l’équité dans l’allocation des ressources nationales et la solidarité de la nation.

(ROPPA, Bilan d’étape du parcours du ROPPA 2000-2005, Ouagadougou ,2005, p34)

Pour télécharger la fiche en format pdf, cliquer ici : Exploitation familiale

 


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