SYSTEME D’AIDE

Agathe chargée de mission C.I. p. 10 (cliquer sur l’image pour l’agrandir)

DEFINITIONS ET USAGES

QUE DISENT DES ACTEURS ?

« Trois types d’aide :

  • l’aide ”militante” je peux l’appeler comme cela, l’aide solidaire et l’aide humanitaire. Maintenant par rapport à chaque situation, par rapport à chaque réalité, il faut voir quel type d’aide il faut apporter ;
  • l’aide ”solidaire” : dans le monde les gens sont dans une situation telle que les choses qui se passent en Europe vont influencer ici la vie de chacun. Les gens sont presque dans un même bateau et même si il y a des luttes d’intérêts ou autres, il faut préserver un certain équilibre entre eux. Donc les gens (des pays riches) sont obligés à être solidaires, je veux dire par là que l’aide est une obligation dans une certaine mesure.
  • l’aide ”humanitaire”, c’est qu’il y a des choses qui arrivent, des imprévus, des évènements qui amènent des ruptures totales dans un pays ou dans une organisation ou dans un village, comme les guerres ou les conflits, où il faut nécessairement apporter la solidarité, apporter de l’aide qu’on peut nommer « aide humanitaire ».

Ce que j’ai appelé l’aide «militante » tend plus vers la transformation des sociétés et le développement. Les instruments que nous avons, nous qui ne sommes pas des Etats et autres, ce sont les organisations. Elles sont les instruments qui peuvent apporter cette transformation qui changera les données et permet à chacun de s’épanouir. Cette aide là je l’appelle l’aide «militante », parce que quand j’aide, l’intérêt commun est qu’il y ait transformation. Cette transformation doit bénéficier à un groupe marginalisé ou autre ou bien à l’ensemble de la population. Je vois qu’il y a beaucoup d’organisations même du Nord qui s’appuient sur cette base là, sur une base « militante ». Par exemple, ils vont faire en sorte que les femmes se développent par rapport à une situation ou que les organisations paysannes qui sont marginalisées, qui n’ont pas toutes les conditions et tous les moyens pour s’épanouir d’elles-mêmes soient appuyées. »Pape Maissa FALL, Agrecol, 1998

Panorama du système d’aide (en Afrique de l’ouest en 1998)

Les acteurs du système de l’aide au développement forment une troupe nombreuse, complexe et structurée. Quel est donc leur théâtre ?

Sur le devant de la scène évoluent, bien visibles, trois groupes d’acteurs : les négociateurs des pays aidés, les négociateurs des agences d’aide et, entre les deux, des consultants. Ces trois groupes ont l’habitude de mettre en scène, entre eux, le répertoire du développement dont les pièces sont les projets. Les scénarios en sont écrits par les consultants sur des thèmes fournis par les négociateurs. Chaque pièce comprend un même nombre d’actes immuables et soigneusement articulés. Premier acte : l’identification. Deuxième acte : l’étude de faisabilité. Troisième acte : la négociation. Suivent les actes de l’exécution, de l’évaluation et de la remise du projet. La mise en scène préférée des négociateurs est de confier, sous couvert d’un appel d’offres international, les trois derniers actes à des firmes sous-traitantes, privées ou publiques, étrangères ou nationales.

Dans les coulisses du théâtre, d’autres acteurs tirent les ficelles. LIEN

Ecartées des premiers rôles, les administrations nationales retrouvent en effet pouvoir, sinon prestige, en se rendant indispensables pendant le quatrième acte, celui de l’exécution du projet. Observez les commissions des marchés de l’Etat, point de passage obligé et lieu, bien souvent, des plus subtiles lenteurs. A force de vouloir être sur le chemin de l’aide, chaque rouage des administrations centrales freine le jeu de toute la troupe. Les administrations locales, de leur côté peuvent mettre plus de grains de sable que de gouttes d’huile dans l’engrenage d’un projet réalisé sur leur territoire. Et, pour ne pas être en reste, les chargés de programme des agences d’aide multiplient les conditions préalables à réunir avant tout début d’exécution d’un projet.

Et autour du plateau, en contrebas, qui donc sont ces acteurs qui errent ? Au théâtre de l’aide au développement, beaucoup de figurants évoluent dans l’ombre. Absents physiquement autour des tables de négociation, les bénéficiaires recherchés par les projets sont très présents, par contre, dans les tirades débitées par les autres acteurs : « population-cible », « besoins essentiels et ressentis »,  « participation  populaire», etc. La majeure partie des scénarios sont conçus à leur intention, pour contribuer à leur développement, un développement qu’ils n’auront plus ainsi à inventer mais seulement à exécuter. Certes, lors de l’acte deux, l’étude de faisabilité, certains d’entre eux auront été auscultés et ils auront pu exprimer leurs besoins. Mais quelle responsabilité leur reconnaissent les acteurs du devant de la scène, quand le projet devient réalité, si ce n’est simplement une participation à son exécution ?

La pièce une fois jouée, l’aide se retire après la « remise du projet « ; et qu’attend-on de ces acteurs de l’ombre, quand les feux de la rampe s’éteindront, sinon qu’ils assument alors la charge des dépenses récurrentes entrainées par la réalisation du projet ?

(GUENEAU Marie-Christine, LECOMTE Bernard, « Sahel, les paysans dans les marigots de l’aide », L’Harmattan, Paris, 1998, p13/14)

QUE DISENT DES ACTEURS ?

J’ai l’habitude de dire aux partenaires : « écoutez, le développement ne se fait pas en deux ans. Vous êtes là pour deux ans, il y aura un résultat. mais le progrès que vous voulez voir, c’est au bout de dix ans que vous pourrez voir cela.Un résultat d’activités, normalement, se voit concrètement mais un résultat d’organisation se voit à partir de la dixième année. Or, ce n’est pas l’argent qui fait le résultat, c’est l’organisation. Si on veut coûte que coûte un résultat, on fait cela avec précipitation. Si on veut atteindre un objectif au bout de deux ans avec les paysans, ceux-ci vous laissent parler et au bout de la 2e année, ils viennent vous dire : « Nous le savions que tel projet allait échouer ».Partenaires

QUE DISENT DES AGENTS ?

Des projets comme celui de la lutte contre la pauvreté sont passés dans cette région où on nous dit qu’il y a 200.000.000 f CFA injectés au niveau des populations. Moi je dis que ce n’est pas vrai. Je déplore parce que si l’on calcule les véhicules 4×4, les salaires des experts, les perdiems et les déplacements, c’est nul la partie qui reste aux populations. Moi je dénonce, je déplore parce que ce projet, quand il est venu j’avais plus de quatre mille membres et quand j’ai demandé qu’à ce qu’on nous appuie avec audit comptable pour des formations, je n’avais même pas demandé de ligne de crédit, on ne me l’a pas donné et pourtant on a distribué de l’argent, créé d’autres mutuelles qui n’avaient pas d’agrément et qui ont reçu de l’argent. Nous on a refusé de nous faire le suivi – évaluation, de nous faire une évaluation à mi-parcours, de nous aider dans pas mal de trucs. Ce qu’ils ont pu faire, c’est de récupérer ce que nous avions pour en faire un document avec leur en-tête là-dessus. C’est ce qu’ils font.

D’ailleurs pas plus tard qu’hier, une ONG m’a appelé pour m’envoyer cinq pages de FAX pour me demander de lui remplir ça c’est pour en bailleur… J’ai dit « non, il n’y a aucun partenariat qui nous lie avec votre ONG, il n’est pas question qu’on vous envoie nos données pour que vous allez les vendre ». Tout sauf ça, c’est-à-dire notre dignité.

Ce que nous avons constaté est que très souvent, il y a eu beaucoup d’intermédiaires et la multiplicité de ces intermédiaires fractionnent le volume d’aide et la destination finale n’en profite pas comme cela se doit. Je veux dire que souvent si on évalue un programme ou un projet à un milliard FCFA ce qui arrive réellement au niveau des producteurs dépasse rarement les deux cent millions. Tout le reste est fractionné au niveau des bailleurs entre les intermédiaires fonds et les cibles destinataire que sont les producteurs à la base. A ce niveau aussi il faut trouver une formule assouplir les systèmes et réduire les intermédiaires pour que l’essentiel de l’aide arrive aux véritables bénéficiaires.

S’il y avait réorientation à faire pour les formes d’aide au développement, je crois que c’est dans le sens de la réduction des « paliers intermédiaires » qui réduisent d’une façon drastique le volume d’aide destiné à la base.  »me

QU’ECRIVENT DES AUTEURS ?

La force des représentations apprises à l’école des économistes est telle qu’elle leur masque ce qui fait le tissu de la vie, les ressorts fondamentaux de l’action humaine, ses moteurs délaissés : son enracinement dans un territoire, son désir d’apprendre, sa passion de créer, son plaisir d’exprimer, sa fierté d’être « reconnu », son sentiment de solidarité, la satisfaction de l’ouvrage commun.

Bien des aléas dans la quête actuelle du développement proviennent d’un aveuglement, d’une impasse faite sur les caractéristiques spécifiques et irréductibles de l’être humain, qui reste quand même le seul sujet de ce développement. On n’échappera pas à réintégrer dans la pratique du développement et de la coopération les dimensions non marchandes, dites sociales et culturelles. Les sociétés devraient s’en trouver beaucoup mieux : moins faibles au Sud, moins fragiles au Nord.

D’innombrables énergies sont présentes, qu’il suffirait d’activer, de canaliser, de doter de débouchés dans l’économie interne, en créant ou en recréant – mieux encore que des biens ou des services – mais des engagements, des liens, des arbitrages, des projets. De multiples besoins, identifiés par les intéressés comme essentiels, se trouveraient ainsi satisfaits de la manière la moins onéreuse, et des infrastructures de base se multiplieraient.

(MARCHANT Claude, « Nord-Sud : de l’aide au contrat. Pour un développement équitable », Syros Alternatives, Paris, 199_, p 140)

Il existe une contradiction fondamentale dans la pratique entre deux missions de l’aide au développement : celle de fournir un système équitable de transferts à l’échelle planétaire et celle de financer des investissements à vocation reproductible. Il est en effet difficile d’échapper à une donnée de fond : plus un pays est pauvre et plus il est « juste » de lui accorder

des transferts conséquents, or plus un pays est pauvre moins les opportunités d’investissement rentrent inévitablement en conflit d’un point de vue macro-économique […]

La contradiction entre ces deux missions de l’aide au développement est manifeste dans le « système des projets » qui s’est installé dans les pays les plus pauvres. Ce « système » est la combinaison de l’instrument projet, à vocation d’investissement reproductible, et du système de l’aide sont priées d’identifier une gamme de projets, chacun individuellement reproductible, représentant globalement un niveau de transfert « juste ». Il s’agit souvent dans les pays pauvres d’un cahier des charges irréaliste qui a trois sortes de conséquences :

la confusion entre investissement et fonctionnement ; projets prennent en charge la part des dépenses de fonctionnement nécessaire à l’accompagnement de l’investissement et suscite ainsi des situations de dépendance manifeste ;

le financement, faute de mieux, de projets qui ont une très faible probabilité de reproductivité, cas courant dans les pays les plus pauvres, qui nuit considérablement à l’efficacité de l’aide ;

le renversement de la logique de l’offre et de la demande ; les agences d’aide se conduisent en courtiers de projets plutôt qu’en bailleurs, ce qui mine l’appropriation et la maîtrise de ces projets par les acteurs locaux.

On reconnaît là les principaux griefs adressés à l’aide au développement -dépendance, manque d’efficacité, faiblesse de l’appropriation- qui apparaissent ainsi dans une certaine mesure comme le résultat de la contradiction fondamentale entre les missions de justice et d’efficacité dévolues à l’aide au développement. (p.01) Foi JDN

Le premier paradigme voit l’aide comme un investissement (en vue d’une réalisation physique ou d’une réforme) dont la vocation est le « développement » ou la lutte contre la pauvreté. L’aide ainsi conçue est ponctuelle ; elle vise des objectifs précis et temporaires ; elle est nécessaire durant une phase transitoire donnée. Elle a vocation d’efficacité au même titre que n’importe quel investissement ou réforme.

Le second paradigme confère à l’aide une vocation de transfert dans le but de diminuer l’inégalité géographique dans le monde. L’aide acquiert ainsi un caractère global et permanent ou du moins très durable tant que l’inégalité entre nations et populations reste forte. Elle a cette fois-ci vocation de justice et s’apparente plus à un transfert de revenu qu’à un investissement. […]

(Jean-David NAUDET, Bernard LECOMTE, « Survivre grâce, réussir malgré l’Aide », Autrepart N° 13, L’AUBE/IRD, 2000)

ANALYSE

Prédominance et ambitions des donateurs

La prédominance du donateur sur le cycle de l’action d’aide conduit à définir et utiliser des méthodes, des analyses et des instruments qui sont trop dépendants des contraintes et des intérêts propres aux donateurs, et de ce fait inadaptés aux enjeux auxquels ils s’adressent.( p. 118)

Le nombre d’actions appuyées par des fonds extérieurs entrepris en même temps rend en lui –même impossible une coordination, voir même un suivi et une participation efficace par le gouvernement bénéficiaire. Cela a au contraire pour une première conséquence de submerger les institutions bénéficiaires.(p125)

Cette saturation a une autre conséquence que de répandre un climat général d’inefficacité et de manque de leadership. Elle contribue également à détourner les institutions de toutes les préoccupations qui ne sont pas dans l’agenda des agences d’aide. Les institutions bénéficiaires deviennent en premier lieu des administrateurs de l’aide, nécessaires au fonctionnement du système.(p126)

On distingue […] quatre principaux types d’ambition : l’intervention de crise, le renforcement des capacités et la promotion du changement social endogène, la promotion de valeurs « universelles », la réalisation d’apports ponctuels. […]Ces ambitions demandent de instruments, des méthodes et des types de partenariat sûrement différents. […] Il en ressortirait une nette séparation des méthodes et des attentes entre l’appui aux activités spécifiques et non spécifiques, jusqu’à présent traitées par le même type d’instruments. La gestion des appuis souples aux activités non spécifiques devrait largement passer d’une optique à priori, basée sur l’accord sur des programmations d’activités détaillées, à une optique a posteriori, reposant sur le suivi et l’évaluation.

Mais la première nécessité, susceptible d’entraîner les transformations évoquées, est de changer de perspective sur l’instrumentation de l’aide. On doit considérer que les méthodes de l’aide doivent s’adapter aux différentes situations dans lesquelles on tente d’intervenir. Et non, comme cela est trop fréquemment le cas, considérer que les situations, les problèmes, les institutions doivent s’adapter aux méthodes et aux instruments disponibles afin de pouvoir en tirer les bénéfices.(p253)

(Jean-David NAUDET, « Trouver des problèmes aux solutions. Vingt ans d’aide au Sahel », Club du Sahel,OCDE, 1999)

Chaque acteur est normalement intéressé par sa propre survie au sein du système d’aide. L’aide extérieure polarise vers elle les énergies. Chacun cherche à se placer sur son chemin. On la consomme sans trop se préoccuper de mobiliser d’autres ressources. Et pour en profiter avec plus de sécurité et de durée, mieux vaut être intermédiaire que bénéficiaire final. Le projet-type aujourd’hui de l’acteur profitant du système est un intermédiaire, que ce soit un service administratif, une ONG ou un consultant, discipliné et respectueux des méthodes et des pratiques habituelles des agences donatrices. Cet acteur-là peut-il contribuer au changement ? Il faut bien reconnaître que la façon dont le système fonctionne convient à la majorité des acteurs du Nord et  Sud. Alors, où trouver les acteurs capables d’exiger un changement et de le construire ?LIEN

(GUENEAU Marie-Christine, LECOMTE Bernard, « Sahel, les paysans dans les marigots de l’aide », L’Harmattan, Paris, 1998, pp272 /273)

L’aide est (devenue) une drogue pour l’Afrique

P84 (L’aide fatale)

Enfin, et c’est le point le plus important, les donateurs sont convaincus que, entre tous les régimes possible, le régime démocratique est le seul qui entretienne une corrélation positive avec la croissance économique.

P84/85 (L’aide fatale)

La vérité, l’inconfortable vérité, est que, loin d’être une condition préalable de la croissance économique, la démocratie peut être un obstacle au développement : à cause de la rivalité des partis et des divergences d’intérêt, il est souvent difficile pour les régimes démocratique de faire adopter une législation économiquement bienfaisante. Dans un monde idéal, ce dont ont besoin les pays pauvres, les pays situés tout au bas de l’échelle, ce n’est pas d’une démocratie avec ses partis multiples, c’est d’un dictateur bienveillant décidé à imposer les réformes nécessaires pour donner une impulsion à l’économie (trop souvent malheureusement ces pays se retrouve finalement avec un accroissement de dictature et une portion congrue de bienveillance).

P87 (L’aide fatale)

Nul ne nie que la démocratie soit d’une valeur cruciale mais la question est de savoir quel est le moment idéal pour la venue de la démocratie.

Dans les premières étapes du développement il importe peu à une famille africaine qui meurt de faim de jouir ou non du droit de vote. Cela viendra plus tard mais, pour aujourd’hui et les jours à venir, elle a besoin de nourriture. Et cela implique une économie qui se développe.

Mais la notion du « grand coup d’épaule », de la poussée décisive, esquive l’un des grands problèmes de l’aide, à savoir qu’elle est fongible que des montants assignés à un certain objectif peuvent aisément être détournés, et utilisés différemment, en particulier pour des projets sans intérêt ou même nuisibles pour la croissance. Les tenants de l’aide eux-mêmes ont dû reconnaître que les flux incontrôlés de l’aide courent toujours le danger d’être consommés aux lieux d’êtres investis, de tomber dans la poche des particuliers au lieu d’alimenter le trésor public. Quand cela se produit, comme cela arrive souvent, nulle sanction n’intervient, nulle punition n’est infligée. Plus de subvention  signifie plus de corruption. (p90)

Telle est donc la situation : soixante ans, plus de mille milliards de dollars dépensés pour l’aide à l’Afrique et un bilan plus que modeste. Si l’aide étais simplement inoffensive, si elle se contentait de ne pas faire ce quelle prétend faire, ce livre n’aurait pas été écrit. Le problème est qu’elle n’est pas inoffensive, elle est malfaisante. Elle ne fait pas partie de la solution potentielle, elle fait partie du problème. En fait, l’aide est le problème. (p92)

L’aide est une drogue pour l’Afrique. Depuis soixante ans on la lui administre. Comme tout drogué, elle a besoin de prendre régulièrement sa dose et trouve difficile, sinon impossible, d’imaginer l’existence dans un monde où l’aide n’a plus sa place. Avec l’Afrique, l’Occident a trouvé le client idéal dont rêve tout dealer. (p129)

Les propositions formulées dans L’aide fatale tiennent compte de cette perspective : de modestes montants de l’aide seraient intégrés à la stratégie du financement du développement de l’Afrique. Une aide systématique sera donc une composante de nos propositions – mais seulement si elle décroît au fur et à mesure que se renforcera l’empire des autres modes de financement. (p130)

(DAMBISA Moyo , »L’aide fatale »,JC Lattes ,2009

PP22-23

Regardons en effet ce qui ce passe aujourd’hui dans le monde de ceux qui se déclarent publiquement concernés par la pauvreté. Voilà tout un réseau assez vociférant d’experts de premier rang ; de politiciens, de membres de formation politiques de gauches et de droite, attelés à la tâche de trouver, le temps d’une génération, la solution au problème de la pauvreté. Selon eux, l’urgence de la situation exige des « solutions » immédiates et réalistes, et foin des considérations philosophiques juste bonnes à nous faire perdre un temps précieux ! Comme s’ils étaient sous les ordres d’un capitaine de vaisseau, d’un général ou d’un ministre, voici nos experts qui partent en guerre ou en mission, chacun dans le strict domaine de sa compétence. Le résultat ne se fait pas attendre. Dans le meilleur des cas, d’immenses moyens sont mobilisés pour des projets cibles qui disséminent ici et là quelques « solutions concrètes et mesurable », tout en renforçant la plupart du temps les causes de cela même dont les remèdes miracle ont soulagé pour un temps quelques symptômes.

PP24

Je n’ai donc, quand à moi, aucune  « solution » rapide pour « sauver » les prétendus pauvres dans un délai de dix, quinze ou même cinquante ans, et ce pour une triple raison :

  1. 1) pour moi, les expressions sauver les pauvres ou éradiquer la pauvreté relèvent déjà de la logique de ces « mots-amibes » ou « mots de plastiques » que l’Olympe des experts laisse choir sur le monde des mortels ;
  2. 2) dans un contexte géopolitique où dominent des sociétés de marché de plus en plus « libre » de tout contrôle populaire et étatique,il est fort peu probable que « l’ordre établi » puisse être changé au profit de ses victimes sans un changement de nature véritablement radical, si profond en fait qu’il implique de toutes nouvelles formes de devenir révolutionnaire ;
  3. 3) si, pour finir, d’autres formes de pensée et d’actions venaient à libérer toutes les puissance individuelles et sociales aujourd’hui inhibées, les « solutions » seraient probablement tout autres que celles auxquelles nous pourrions penser !

PP26/27/28

Pour des raisons qui me semblent évidentes, réduire la vérité d’un « pauvre » à un revenu de un ou de deux dollars est en soi non seulement une aberration mais aussi une insulte à sa condition. Les chiffres qui sont avancés ne peuvent donc rien nous dire, ni sur les milliards de personnes qui, pour des raisons diverses, se trouvent aujourd’hui acculées à la misère, ni sur ce qui pourrait leur permettre de recouvrer leur puissance d’agir. Dans le meilleur des cas, ces chiffres ne peuvent que un aspecte particulier de la vie d’une certaine catégorie de « pauvres », de pauvres déracinés vivant de leurs seuls revenus monétairement quantifiables. Ils ne nous apprennent rien sir les autres sources de richesses relationnelles, traditionnelles, culturelles et autres qui, jusqu’à la désintégration de leurs modes de subsistance, les avaient empêchés de perdre leurs propres moyens de lutte contre la misère.

Ce qui est incontestable est que la banque mondiale, ainsi que d’autre institutions de mêmes nature, dissimulent derrière cet écran de fumée le fait qu’elle canalisent toute l’aide nominalement destinée aux pauvres vers des Etats et des institutions qui, de même que la Banque elle-même, s’acharnent à rendre toujours plus draconiennes les lois d’un nouveau marché mondialisé, plutôt que de secourir les paysans déracinés et les travailleurs acculés à la misère par ce même marché.

Je crois sincèrement que les réponses des mêmes experts seraient bien différentes. Ces derniers sont en effet pris dans ce qu’Ivan Illich appelait une logique de système. Ils sont devenus en quelque sorte des sous-systèmes intégrés à un système de réduction de la réalité.

Tant que ces experts dépendent de ce « système » et qu’ils y croient, il leur est difficile de mettre en question les « priorités » et les méthodes d’intervention établies par ce système pour mettre ses ressources au service de ses clients. Les « termes de référence » qu’ils sont obligés d’adopter pour fonctionner dans le système des rendent aveugles à la dévastation de villages entiers comme au fait que la puissance d’agir des « pauvre » a été gravement diminuée par les « mécanismes de marché ».

(RAHNEMA Majid, ROBERT Jean, « La puissance des pauvres », Actes Sud, 2008

Dialogue entre Ivan ILLICH et David CAYLEY. Initiative personnelle, décision collective et « système »

Dernier point : la problématique de l’aide. Je voudrais terminer en disant deux mots sur l’aide, une notion que l’on associe toujours à celle de la pauvreté, le pauvre signifiant pour la pensée unique quelqu’un qui ne peut pas vivre sans aide.

Là encore, le mot a subi une telle corruption que c qu’on appelait un jour de ce nom est devenu son contraire. C’est la célèbre parabole de Jésus, connue sous le nom de Bon Samaritain qui peut donner une bonne idée de ce que ce mot signifiait encore il y a 2000 ans. Il représentait, en effet, le geste spontané de quelqu’un qui voit un autre en difficulté, qui est touché par sa présence et qui n’a d’autres choix que d’aller à sa rencontre pour se mettre à sa disposition. C’est d’abord l’institutionnalisation de ce concept par les Eglises de différentes dénominations, ensuite par les instances séculières qui ont finalement fait de l’aide une menace au prochain en difficulté. Car dès que ce dernier en a besoin, il sera entraîné, souvent malgré lui, dans une série de dépendances qui en feront toujours un instrument entre les mains de l’institution « donatrice ». Ce qui est intéressant dans la parabole du Samaritain, c’est que le prochain n’est pas n’importe qui, encore moins une institution. C’est le geste compassionnel qui fait de lui un prochain. Aujourd’hui, l’aide institutionnalisée s’applique à toutes sortes d’interventions qui cherchent à faire de «l’aidé»,un instrument de pouvoir entre les mains de «l’aidant».Ce n’est pas sans raison que le gros des dépenses faites sous cette étiquette, par les institutions spécialisées, va à l’aide militaire, l’aide pour les infrastructures du «développement», l’aide financière pour  sauver les institutions bancaires, etc. Là encore, il est important que, dans une conversation sur l’aide, l’on clarifie au départ ce qu’on entend par l’aide, ce qu’on cherche à faire exactement en «aidant»des personnes ou des populations données.

I. Illich :

« Dans les années 1960 j’ai encore pu parler en termes plausibles de « ma sécularisation de l’espoir » ; la société parfaite, le futur idéal, l’au-delà de l’horizon éveillaient encore un désir, les gens se sentaient encore une part de pouvoir. Mais sans cette ouverture-là, parler d’une responsabilité historique u morale ne rime plus à rien : elle ne s’étend qu’à ce que sur quoi j’ai l’une ou l’autre forme de pouvoir. Le discours des années 1960 sur la responsabilité reflétait la foi des gens – fût-elle pure billevesée – dans le pouvoir des institutions et leur propre capacité d’y participer : ceux qui étaient investis d’un pouvoir pouvaient encore éprouver une foi, quoique profondément sécularisée, dans le développement, l’amélioration, le progrès.

En ce nouvel âge, par contre, l’humain type est un individu qui, cueilli par un des tentacules du système social, a été avalé par lui. Comment prendrait-il encore part à l’avènement d’aucun espoir ? Gobé par le système, il se voit comme un sous-système – souvent un système …, c’est-à-dire apte à maintenir un équilibre provisoire à travers tout changement dans son environnement. »

D.Cayley :

« Alors que l’ère industrielle considérait encore la technologie comme conçue et déployée selon l’intention des hommes, les systèmes englobent leurs utilisateurs, les privant de tout point d’observation extérieur et surplombant d’où ils pourraient formuler une volonté indépendante. Beaucoup on salué la conception des systèmes comme menant à un monde où « tout est lié », mais pour Illich ce n’est là qu’une abstraction, la dissolution de toute espèce de limite, « une nuit où toutes les vaches sont noires », dirait Hegel, avec pour caractéristique ma désincarnation, la perte du corps habité et éprouvé personnellement »

Yvan Illich :

Pour employer un outil, je dois pouvoir m’imaginer comme distinct de lui, que je puis saisir ou laisser, employer ou non. Même une machine aussi moderne qu’une automobile est encore un appareil dont je puis tourner la clef de contact pour démarrer […]

C’est cela qui devient pure illusion quand je crée une macro sous WordPerfect pour trier mes notes en bas de page : devenu à la fois usager et partie du système, je ne puis plus considérer ma relation avec cette boite grise comme si cette dernière était un ciseau de charpentier. »

D.Cayley :

« Sur ces institutions, Illich nous pressait de porter un regard clair et informé par l’histoire de leur condition. Même s’il n’est plus temps pour une décision collective, maintenant que la société s’est dissoute en systèmes, chacun reste libre de renoncer aux certitudes qui l’emprisonnent au sein de ces systèmes et de découvrir les interstices où l’amitié et l’action personnelle demeurent possibles à travers une « austérité courageuse, disciplinée et autocritique exercée en communauté. »

(Dialogue reconstitué à partir du livre :

ILLICH Ivan, CAYLEY David, « La corruption du meilleur engendre le pire », Actes Sud, 2007

YBGF PAGE 15

L’expression « aide au développement », tant que pour des raisons historiques qu’à cause sens de chacun des mots qui la composent, a des connotations morales, économiques et politiques qui embrouillent l’analyse et passionnent les débats.

Ce terme  a servi et sert encore dans les relations internationales à désigner les activités les plus diverses : secours aux sinistrés, reconstruction économique, assistance militaire, investissements à l’étranger, utilisation de surplus, défense nationale, expansion économique et culturelle, diplomatie et, également, contribution au développement […]

Les rapports entre les peuples ont ici des analogies avec les rapports entre individus. Un individu peut aider plus pauvre que lui par pitié, en maintenant avec lui des rapports de dépendance ; il peut l’aider par souci de justice, le reconnaissant pour son égal et ne cherchant pas à lui imposer ses convictions et ses mœurs.

YBGF PAGE 18 Aide à un Etat, à une élite, ou à un peuple ? Théoriquement, le choiw n’est pas aussi net et brutal, le gouvernement qui s’exprime au nom de l’Etat est responsable des intérêts du peuple ; dans la pratique, combien de projets pour lesquels une aide est sollicitée ne serviront manifestement qu’une minorité, ne feront que renforcer une équipe au pouvoir, ou seront nuisibles économiquement ! Refuser : ingérence. Accepter : irresponsabilité.

YBGF PAGE 39-40. A priori, les organisations internationales sont les mieux placées pour dispenser l’aide. Cela paraît évident du point de vue des pays receveurs ; dégagées des intérêts nationaux, elles visent en priorité le développement ; l’expérience acquise au cours des vingt dernières années dans l’ensemble du monde a dû leur conférer une compétence et des références indiscutables.

Les avantages politiques, culturels et commerciaux qu’ils attendaient de l’aide bilatérale ont longtemps retenu les pays fournisseurs d’accroître sensiblement leur participation aux organismes multilatéraux. En ce domaine, la France s’est toujours montré la plus réservée ; elle considérait que ces organismes étaient manipulés par les États-Unis et qu’ils compromettaient l’avenir de la francophonie. A l’Assemblée nationale, en juin 1964, le premier ministre Georges Pompidou déclarait : «  L’aide multilatérale telle qu’elle est maniée dans les grandes organisations internationales aboutit à renforcer la langue anglaise. Or, je le répète, pour nous, Français, c’est une sorte de besoin que de maintenir l’aide bilatérale. » Les causes de la réserve française multilatérale est nécessaire et que la francophonie sera mieux défendue à l’O.N.U si les francophones y sont nombreux que s’ils la boudent.

YBGF PAGE 48 Quelle place est faite aux demandes du Tiers Monde ? Les pays riches et les organisations internationales ne décident-ils pas souverainement de ce qu’ils peuvent considérer comme bon pour celui-ci sans vouloir écouter sa voix ? L’aide n’est-elle qu’une vaste entreprise de publicité politique et de domination économique organisée par les pays développés avec le concours de certains organismes internationaux ? Il serait trop facile de répondre « aucune » à la première question et « oui » aux deux autres. Certes, beaucoup de forces, d’intérêts et de faits le justifieraient, mais ce serait trop peu de place aux hommes qui travaillent dans les organismes l’aide ou dans les pays du Tiers Monde, à ceux qui orientent ou définissent les politiques des Etats. Ils sont soumis à des pressions contradictoires, ils sont eux-mêmes partagés, leur action reflète ce conflit ; on ne peut affirmer qu’elle est nocive, pas plus qu’on ne peut  affirmer qu’elle est satisfaisante.

YBGF PAGE 63 Danger de centrer la réflexion sur les donneurs, leur « efforts » et les transferts financiers. Ce danger est illustré par la référence continuelle à l’objectif des consacrer 1% du P.N.B des pays riches au développement du Tiers Monde. Cet objectif et la place qui lui est donnée assurent sans doute qu’un minimum sera fait envers les pays pauvres ; en fait, celui-ci n’est qu’une trouvaille dont la raison première fut de sortir en 1964 la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement de l’impasse où elle se trouvait en raison de l’impossibilité de parvenir à un accord sur les questions commerciales. Le volume et les conditions de l’aide sont des problèmes réels ; ils ne sont pas essentiels.

YBGF PAGE 83 « La responsabilité principale d’assumer leur propre développement incombe aux pays en voie de développement eux-mêmes », évident rappelée dans la Charte d’Alger et adoptée par les Nations Unies pour la deuxième décennie du développement. L’aide ne peut donc s’insérer que dans les politiques définies par les Etats : elle doit être réponse à une attente. Cela ne dispense pas les pays industrialisés d’avoir leur propre analyse de la problématique de développement afin de donner aux problèmes qui leur sont posés une solution techniquement adaptée.

OUTIL

 Schéma comparant trois démarches d’aide

(GRAD, UNITE, Boite à outils,1990)

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