DISTRIBUER GRATUITEMENT

Agathe agent S.I., p.10

DEFINITIONS ET USAGES

L’action qui symbolise ce type d’aide est la collecte puis la distribution des objets que l’on n’utilise plus. Mais beaucoup d’autres actions sont caractérisées par la « gratuité ».

QU’EN DISENT DES ACTEURS

« J’ai l’expérience des organisations féminines, et ce que j’ai vu c’est que souvent il y a des aides qu’on fait et les gens considèrent qu’on leur a donné cela comme cela et ne voient pas l’importance de ce qu’on leur a donné. Tu te dis que si l’argent disparaît, un autre t’aidera. Parfois aussi les gens qui vous encadrent vous trompent en vous donnant de mauvais conseils, parfois même jusqu’à ce que les appareils financés se détériorent. Donc il y a un mauvais encadrement, aussi bien de la part du donateur : on t’a donné comme cela et donc ce n’est pas une valeur que toi-même tu as dû dépenser pour avoir et aussi les gens qui t’encadrent qui n’ont pas non plus beaucoup de considération pour ce qu’on t’a donné.
Quelqu’un qui veut aider, il doit y avoir en face une confiance mutuelle. S’il y a une volonté de travailler ensemble dans le respect de l’un et de l’autre, là il y aura beaucoup de bénéfices. Il faut vraiment un rapport sincère, un rapport de collaboration entre celui qui aide et celui qui est aidé. Il faut que celui qui aide fasse un diagnostic pour savoir exactement pourquoi le bénéficiaire a besoin d’aide. Et celui qu’on aide doit prouver qu’il a besoin d’aide et pourquoi. Sinon, si on donne comme cela l’aide est perdu.
On ne peut pas toujours vivre de l’aide, sinon tu deviens paresseux. Si tu  veux réellement travailler, il vaut mieux qu’on te prête plutôt qu’on te donne. C’est mieux de faire des efforts que de vivre de l’aide. »
(Mariam NDAO, Présidente de groupement féminin,(S), 2001)

QU’EN DISENT DES AGENTS

Don
Le don est un acte concret, finalement facile, mais il induit une relation foncièrement inégale et asymétrique. En « obligeant » son partenaire, le donateur acquiert sur lui de l’ascendant, sinon du pouvoir. S’il est incapable de rendre, celui qui reçoit sera alors fixé dans un statut d’infériorité.
(Ritimo 02  p.11) LAL PP28/29

QU’ECRIVENT DES AUTEURS

Une partie des aides reçues par les villageois sont des dons non remboursables. On observe alors deux phénomènes : celui qui reçoit va avoir tendance à demander une nouvelle fois, et celui qui n’a pas reçu aura tendance à attendre la chance de recevoir à son tour un don. Ces deux phénomènes se rejoignent pour créer l’attente de l’apport de l’aide. Le fait d’être un don ne provoque pas la responsabilité ni au plan individuel, ni au plan collectif. Un chef de village burkinabé avait reçu un don de ciment et construit « dix latrines prévues au projet », mais il avait laissé un puits en construction s’écrouler par manque de buses (en ciment) : comme son interlocuteur s’étonnait qu’il n’ait pas modifié l’objectif du projet, il rétorque en riant :
– Ils voulaient m’offrir des latrines ! Oh ! Ce n’est pas la brousse (où l’on fait ses besoins à l’aise) qui manque ici. Mais si je t’offre une poule à toi qui me rend visite, vas-tu lui mettre la main au derrière (pour voir si elle est grasse ou maigre ?). »
On ne refuse pas un cadeau… On le prend sans trop regarder.
(LECOMTE Bernard J., « L’aide par projet, limites et alternatives », OCDE, Paris, 1986, p.17)
L’aide est aujourd’hui de moins en moins souvent donnée gratuitement, car l’expérience a montré qu’une aide donnée est souvent gaspillée. La subvention à 100 % est généralement ressentie par les populations comme un cadeau qui reste la propriété du bailleur de fonds. Et, dans les faits, les utilisateurs ne s’impliquent pas suffisamment dans l’entretien et la réparation du cadeau.
Du point de vue des bailleurs de fonds, la participation financière est considérée comme moyen d’implication des groupes sociaux aidés. Du point de vue des bénéficiaires, l’apport propre, en espèces, en nature ou en force de travail, donne des droits. Leur raisonnement devient : « On paye, on a notre mot à dire, on doit participer à la décision ».
(GUENEAU Marie-Christine, LECOMTE Bernard, « Sahel, les paysans dans les marigots de l’aide », L’Harmattan, Paris, 1998, p.25)

HISTOIRE            

Le bon Samaritain
La charité, pour ces premiers chrétiens, est une vocation individuelle, un appel personnel. Ce corps d’outre-monde dont ils sont les membres, ils ne le pensent pas encore comme une collectivité sociale. Mais ceci va changer avec la conversion de l’empereur Constantin, au début du Ive siècle : ce qui était une disposition à la foi, à l’espoir et à la charité devient religion établie, les évêques sont investis de pouvoirs officiels et l’Eglise entreprend de consolider sa position sociale en créant des institutions charitables. C’est le début de cette «  corruption du meilleur qui engendre le pire » telle que nous le relate Illich : l’Eglise se transforme peu à peu en une machine sociale produisant la pitié sur demande.
Pour Illich, c’est l’horreur. Non qu’il croie les humains capables de se passer d’institutions, mais par la nature de ce qui s’institutionnalise ici : en devenant un ordre social, l’Eglise se condamne à recourir au pouvoir pour « assurer la présence sociale de ce qui ne peut être, en soi, rien d’autre que le libre choix d’individus touchés par cet appel à voir le visage du Christ en qui ils veulent.
(ILLICH Ivan, CAYLEY David, « La corruption du meilleur engendre le pire », Actes Sud, 2007. P. 65)

UNE EXPERIMENTATION
DUFLO I  p96/98

UNE ANALYSE

La gratuité selon ILLICH
Du remplacement de ce qui est bon par ce qui a de la valeur, nous avons déjà parlé. La valeur implique toujours quelque relation à l’effectivité, à l’efficacité, et, par là, à l’outil et à son dessein. Il est devenu très difficile, en cette fin des Temps modernes, d’imaginer des actions qui soient bonnes et belles sans pour autant avoir de but. Quand je vous parlais de l’absence d’un sens de la grâce, je pensais à cette perte du sens de la gratuité. Pour en revenir à notre topos, notre image guide, le Samaritain, celui-ci agit parce que son action est bonne, et non parce qu’il spéculerait que cet homme blessé peut ou ne peut être sauvé, ou interviendrait en fonction d’une évaluation de son besoin de soins médicaux ou de nourriture. Non, si je m’imagine être dans la peau du Samaritain, j’agis parce que le juif battu a besoin de moi. Ce que la présence du juif battu stimule dans les entrailles du samaritain est une réponse qui n’est pas orientée vers un but, mais est gratuite et bonne. Et je prétends que recouvrer cette possibilité est au centre de ce dont nous discutons ici : la possibilité qu’une vie belle et bonne soit avant tout une vie de gratuité, et que la gratuité soit quelque chose qui ne peut émaner de moi que si je suis ouvert et stimulé par vous.
(ILLICH Ivan, CAYLEY David, « La corruption du meilleur engendre le pire », Actes Sud, 2007. P. 302-303)

UN OUTIL

L’aide à rembourser aux voisins
Cet exemple, relevé au Burkina Faso, est raconté par la responsable d’un moulin à céréales géré par un collectif de villageoises :
– « Nous avons eu la chance d’obtenir de l’aide ; rendons-la à plus pauvre que nous ; le moulin que l’UNICEF nous a donné c’est un moulin-père : il faut qu’il fasse un fils pour le remplacer quand il sera usé et une fille pour donner au village voisin. Calculons-donc le prix de la mouture de mil de telle façon qu’il permette ce double enfantement. »
Ainsi l’aide-cadeau s’est transformée en aide-prêt ; elle perd alors son caractère de cadeau, elle ne brise pas l’effort propre des gens, elle ne crée pas une minorité de privilégiés. Et le groupe qui a reçu le moulin sera incité à bien le gérer car il est surveillé par le groupe voisin qui attend « son » moulin.
(LECOMTE Bernard J., « L’aide par projet, limites et alternatives », OCDE, Paris, 1986. p. 19)

Télécharger cette fiche en format pdf en cliquant ici : Distribuer gratuitement

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s